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mardi 10 juillet 2012

Extrait Fièvre Noire #7





Ma petite saucisse de Toulouse,

Nous continuons d'arpenter les extraits de fièvre noire en attendant le grand marathon de septembre.
On commence à passer à la vitesse supérieure. Mac se prépare pour aller chez Mac Cabe avec Barrons et leurs échanges verbaux sont toujours autant orgasmique.



............................................................................


Vingt minutes plus tard, j’étais prête.
Comme je l’avais supposé, le petit bâtiment à l’arrière de l’immeuble était un garage. Et quel garage ! Jamais je n’aurais cru que vendre des bouquins était une activité aussi lucrative.


Jéricho Barrons possédait une collection de bolides à faire pâlir d’envie bien des amateurs. Fascinée, je le suivis jusqu’à une modeste - en comparaison du reste - Porsche noire 911 Turbo. Dès qu’il eut inséré et tourné la clé de contact, les cinq cent quinze che­vaux du moteur se mirent à rugir sous le capot, éveil­lant en moi une agréable volupté. Je m’y connaissais un peu en voitures ; je les aimais fougueuses et racées. L’élégance subtile du coûteux véhicule me transportait.

Barrons abaissa le toit ouvrant et quitta le garage. Il roulait vite, avec cette agressivité experte qu’exigeait un bolide capable de passer en quelques secondes du point mort à la cinquième. Les quartiers se succédèrent au rythme de la circulation, tantôt rapide, tantôt lent, mais une fois que nous eûmes laissé derrière nous les lumières de la ville, il s’élança à vive allure.

L’air était tiède, le ciel constellé d’étoiles, la lune ronde et brillante. En d’autres circonstances, j’aurais adoré cette petite virée nocturne.


Je jetai un regard à la dérobée à mon voisin. Quoi qu’il soit par ailleurs - non seulement un sidhe-seer, lui aussi, mais, par-dessus le marché, un odieux per­sonnage imbu de lui-même —, il était redevenu un homme, rien qu’un homme, absorbé dans le plaisir de la conduite, dans le pur bonheur que lui procurait la puissance de son engin lancé à toute vitesse sur cette route déserte, dans la nuit infinie.

    Où allons-nous ?
J’avais dû crier pour me faire entendre par-dessus les rugissements conjugués du vent et du moteur.
Sans quitter la route des yeux - ce dont je lui fus éminemment reconnaissante, étant donné que nous rou­lions à près de cent soixante-dix kilomètres à l’heure -, il me répondit sur le même ton :
      Il y a trois autres amateurs à Dublin qui cherchent le livre. Je veux savoir s’ils ont trouvé quelque chose. Vous serez mon limier, mademoiselle Lane.
Je consultai l’horloge du tableau de bord.
   Il est 2 heures du matin. Avez-vous l’intention de vous introduire chez eux par effraction, pendant qu’ils dorment ?


On comprendra à quel point ma vie était devenue surréaliste lorsque je dirai que, s’il avait répondu par l’affirmative, ma première réaction n’aurait pas été de m’insurger contre ses méthodes mais de lui reprocher de m’avoir obligée à porter une tenue bien trop excen­trique pour un cambriolage nocturne. Perchée comme je l’étais sur des talons aiguilles et vêtue d’une mini­jupe, j’étais fort mal équipée pour piquer un cent mètres afin d’échapper aux force de l’ordre ou à un pro­priétaire armé et de mauvaise humeur...

Il ralentit un peu, de façon que je puisse l’entendre.

    Ces gens-là sont des oiseaux de nuit. Ils seront debout, et aussi ravis de me voir que moi de les ren­contrer. Nous aimons nous tenir au courant de l’état de nos recherches. La différence entre nous, c’est qu’ils ne vous ont pas, eux.

Un sourire éclaira son visage. Apparemment, il était très satisfait de sa nouvelle arme secrète - moi. Une vision alarmante se dessina alors dans mon esprit : Barrons me promenant de maison en maison en me disant : « Cherche ! » comme à un chien de chasse. Plus je le fréquentais, plus je l’en croyais capable...
 Nous roulâmes en silence encore une dizaine de minu­tes, puis il quitta la route et s’engagea dans une propriété privée protégée par un mur d’enceinte. Après avoir été arrêtés par deux gardes en uniforme blanc qui, au terme d’un rapide coup de téléphone, consentirent à lever la lourde barrière d’acier qui nous barrait le passage, nous poursuivîmes notre chemin le long d’une allée sinueuse ¡bordée de part et d’autre par des arbres centenaires.

{...]


Cette maison était un mystère pour moi. Comment pouvait-on se sentir à l’aise dans un endroit aussi pré­tentieux ?
    Soyez prudente, me dit Barrons alors que nous descendions de voiture, et si vous voyez quelque chose qui n’a pas l’air humain, n’y touchez pas.
Je refoulai un éclat de rire nerveux. On était à des années-lumière des conseils pleins de bon sens de ma maman, tels que « Restez toutes les deux ensemble, tenez-vous par la main et regardez de chaque côté avant de traverser la rue » !
    Rassurez-vous, je n’en ai aucune envie, lui répondis-je. Cela dit, je serais curieuse de savoir pour­quoi je ne dois pas le faire...
   Je commence à croire que Fiona a vu juste, en ce qui vous concerne. Vous êtes probablement une null, ce qui signifie que vous nous trahiriez si vous touchiez un faë.
Je regardai mes mains, dont le vernis à ongles pastel jurait avec mon nouveau look. A présent que mes che­veux étaient foncés, des couleurs plus audacieuses m’iraient mieux. J’allais devoir revoir ma garde-robe et mes accessoires...
   Je serais une quoi ? demandai-je en m’élançant à sa suite.
J’avais le plus grand mal à marcher aussi vite que lui, d’autant que mes talons aiguilles s’enfonçaient dans le gravier de quartz blanc scintillant qui couvrait l’allée.
    Null. D’anciennes légendes évoquent des sidhe- seers ayant la faculté de paralyser un faë rien qu’en le touchant de leur main, l’empêchant ainsi de bouger pendant plusieurs minutes et le rendant donc incapa­ble d’opérer un transfert. C’est probablement votre cas.
    Opérer un transfert ?
   Chaque chose en son temps, mademoiselle Lane. Vous souvenez-vous des consignes ?
J’observai rapidement la maison. On devait y donner une fête, car les terrasses étaient envahies de gens qui tenaient un verre à la main. D’en bas, je pouvais enten­dre de la musique, des rires, et même le tintement des glaçons dans les verres.
   Oui. Si je suis prise de nausées, je dois demander si je peux utiliser la salle de bains. Vous me montrerez le chemin.
   Très bien. Ah ! J’allais oublier...
D’un regard, je l’invitai à poursuivre.
   Essayez de faire en sorte qu’on vous croie amou­reuse de moi.


Sans un mot de plus, il me prit par la taille pour m’attirer contre lui. Un long frisson me parcourut, qui n’avait aucun rapport avec la fraîcheur de la nuit.


[...]

    Jéricho ! s’exclama une voix féminine aux into­nations félines.
En me tournant, je vis une superbe créature aux che­veux d’un noir de jais, vêtue - ou plutôt dévêtue - d’une robe du soir blanche dont le décolleté n’avait pour but, du moins je le suppose, que de mettre en valeur l’énorme diamant qui scintillait entre ses seins. Après m’avoir décoché un regard meurtrier, elle reprit en ronronnant :
    J’ai failli ne pas te reconnaître. Je ne sais même pas si on s’est déjà vus habillés, toi et moi...
    Marilyn, dit-il en lui adressant un bref hochement de tête qui parut la contrarier au plus haut point.
Un grand type très maigre en costume noir et au crâne couvert d’une épouvantable crinière blanche s’approcha ensuite de nous. Personne ne lui avait donc dit que sa tenue de croque-mort lui donnait l’air encore plus squelettique ?
    Tu nous apportes de la chair fraîche, Barrons ?
Avec un léger temps de retard, je compris qu’il par­lait de moi.
    Occupe-toi de tes affaires, Ellis.
   Toujours aussi aimable, à ce que je vois !
   Je n’ai pas de temps à perdre avec les minables, répliqua Barrons en passant son chemin.
    Va au diable ! grommela l’anorexique derrière nous.
    Je vois que vous avez plein d’amis, ici, fis-je remarquer à Barrons.
    Personne n’a d’amis, dans cette demeure. À Casa Blanc, il n’y a que les utilisateurs et les utilisés.
Casa Blanc ? Drôle de nom, pour une maison !
-— Sauf moi, rectifiai-je.
Il  me jeta un regard rapidi ;-— Ça, vous le verrez bien. Si vous vivez assez long­temps.
Même si j’étais un jour nonagénaire, me dis-je, jamais je ne ressemblerais à la faune qui m’entourait !
Tandis que nous progressions à travers la maison, Barrons continua d’être accueilli par des sourires gour­mands, surtout de la part de ces dames, et par des regards agressifs, essentiellement côté masculin. Pour ma part, j’avais l’impression d’évoluer dans un cauche­mar. La même atmosphère lourde régnait dans toutes les pièces, comme si les individus les plus malsains de la région s’étaient donné rendez-vous ici... Que ma famille me semblait loin, tout à coup ! En tout cas, mal­gré les avertissements de Barrons, je ne vis rien autour de moi qui me parût inhumain.
Jusqu’à ce que nous atteignions une salle située au dernier étage, tout au bout de la maison.
Avant d’y parvenir, nous dûmes franchir trois grou­pes de gardes armés. Je faillis me pincer. Non, je ne rêvais pas. Je me trouvais bel et bien dans une soirée où patrouillaient des vigiles, et j’étais vêtue de noir de pied en cap, moi qui ne jurais que par les couleurs gaies...
Malgré ma minijupe, mon top moulant et mes talons aiguilles, j’avais l’impression d’être une gamine à côté des femmes que nous croisions. Quant à mes cheveux coupés aux épaules en un carré long, j’avais eu beau les froisser pour leur imprimer une allure sauvage et sexy, ils me donnaient surtout l’air d’une première communiante. Et je ne parle pas de mon maquillage désespérément classique, en dépit de mes efforts d’innovation...



     Arrêtez de gigoter, et cessez de tirer sur cette jupe, maugréa Barrons entre ses lèvres.
Je pris une profonde inspiration, autant pour m’insuffler du courage que pour contenir ma colère envers lui.
    La prochaine fois, vous me donnerez plus de détails sur notre destination.
    La prochaine fois, répliqua-t-il, vous n’en aurez pas besoin. Regardez autour de vous et prenez des notes.
{...}
    Du calme, murmura Barrons, qui avait perçu ma nervosité.
Puis il leva les yeux vers l’homme assis sur un ridicule fauteuil aux allures de trône - blanc, bien entendu -, tel un souverain accordant une audience à ses sujets.



    McCabe, dit-il d’un ton passablement ennuyé.







A priori, j’aurais parié que le style grand costaud roux irlandais aux manières rugueuses mais au compte en banque bien garni me laisserait de marbre. Pourtant, à ma surprise, je trouvai ce McCabe assez séduisant.

{...}

| — Qu’est-ce qui t’amène à Casa Blanc ? demanda McCabe en rajustant la cravate blanche qui ornait sa chemise blanche sous sa veste blanche.
Pourquoi se donner tant de mal ? ne pus-je m’empê­cher de songer. Une cravate était un accessoire, et à ma connaissance, les accessoires servaient à donner du relief à une tenue, par le choix judicieux de leur cou­leur, de leur texture et de leur style. Cet homme aurait plus vite fait de se peindre en blanc. Personne ne connaissait donc le mot « couleur », ici ?
   J’ai trouvé que c’était une belle soirée pour une balade, répondit Barrons d’un ton désinvolte.
   La lune est presque pleine. La nuit peut devenir dangereuse dehors.
    La nuit peut devenir dangereuse n’importe où, McCabe, rectifia Barrons.
L’autre éclata de rire, révélant une rangée de dents d’une éclatante blancheur. Puis il tourna son regard vers moi.
   Tu changes de registre, on dirait ! Jolie, la gamine... D’où la sors-tu ?
« Quoi qu’on vous dise, m’avait prévenue Barrons pendant le trajet, ne répondez pas. Ravalez votre fichue fierté et bouclez-la. » L’insultante remarque de McCabe me donnait envie de hurler d’indignation, mais je me mordis les lèvres et ne pipai mot.
    De mon lit, et elle y retourne bientôt.
    Elle sait parler ?
   Uniquement avec ma permission, mais en géné­ral, elle a la bouche trop pleine pour discuter.
McCabe éclata de rire. Quant à moi, mes efforts pour me taire étaient devenus inutiles : j’étais sans voix devant ces assauts de grossièreté.
    Quand tu en auras fini avec elle, mets-la-moi de côté, veux-tu ?

Il  m’observa longuement, parcourant mes courbes avec une lenteur paresseuse, mais avec une telle acuité que j’eus bientôt l’impression d’être nue sous son regard. Il me semblait qu’il décelait le moindre détail de mon anatomie, jusqu’à la marque de naissance sur ma fesse gauche, et à celle que j’ai sur le sein droit. Je vis ses narines se dilater, tandis qu’une étincelle de fiè­vre s’allumait dans ses yeux.
— A la réflexion, murmura-t-il d’une voix un peu rauque, je n’ai pas envie d’attendre. Combien veux-tu pour elle, là, tout de suite ?


Un sourire moqueur se dessina sur les lèvres de Barrons.
    Il y a un livre qui pourrait éventuellement m’inté­resser. ..
À ces mots, McCabe émit un reniflement hautain, puis, d’une pichenette, il ôta une poussière invisible de sa manche.
— Ne mélangeons pas tout, Barrons : il y a les femmes, et il y a le pouvoir. Je connais la valeur des choses...

Son visage avait encore changé. À présent, ses traits étaient fermés, ses mâchoires serrées, son regard vide. En un instant, il avait perdu toute sa séduction. Quant à moi, j’étais atterrée. Les femmes n’étaient donc à ses yeux que des choses ? J’avais l’impression de n’être qu’un objet - jetable, par-dessus le marché. Je frémis de dégoût. Cet homme était bien du genre à se débar­rasser de ses conquêtes comme d’un mouchoir en papier ou d’un préservatif usagé. Je l’imaginai lançant une malheureuse par la fenêtre de sa voiture ou de son jet privé... Il en aurait été capable.
{...}

    Rien de neuf, de ton côté ? demanda Barrons, changeant de sujet.
Je les laissai discuter sans un mot en ravalant mon humiliation. À leurs yeux, je n’étais qu’un objet sexuel, un accessoire mis à leur disposition pour qu’ils en usent selon leur bon plaisir, au même titre qu’une coupe de champagne sur un plateau, ou qu’une huître ouverte sur son lit de glace pilée.
   Non, répondit McCabe. Et du tien ?
    Rien non plus.
L’autre hocha la tête.
     Très bien... Laisse-la-moi et va-t’en. Ou emmène-la, mais tout de suite.
Visiblement, McCabe se souciait comme d’une gui­gne du choix que ferait Barrons ! Si celui-ci partait sans moi, l’irlandais pouvait fort bien ne pas s’apercevoir de ma présence avant plusieurs jours...
Son Altesse Décolorée nous ayant congédiés, nous partîmes.
{...}

—   Alors, il y aurait aussi un Unseelie dans la course au Sinsar Dubh ? avais-je demandé à Barrons.

-   C’est ce qu’on dirait. Et pas n’importe lequel, notez bien. J’ai eu vent d’un Unseelie appelé le Haut Seigneur, mais jusqu’à présent, je n’ai pas pu l’identifier. Je vous avais prévenue, mademoiselle Lane. Vous n’avez aucune idée de ce dans quoi vous avez mis les pieds.

Les Unseelie que j’avais rencontrés étaient assez effrayants comme cela. Je n’avais pas la moindre envie de faire la connaissance de celui qu’ils devaient consi­dérer comme leur maître !
-    Dans ce cas, le temps est peut-être venu pour moi de me retirer du jeu, avais-je répondu.



Pour toute réponse, il m’avait lancé un regard de défi qui semblait dire : « Essayez seulement ! » Même si je renonçais à la promesse que je m’étais faite de venger ma sœur, Jéricho Barrons ne me laisserait plus m’en aller...

C’était désolant, mais c’était ainsi. Nous avions besoin l’un de l’autre - lui de moi parce que j’étais la seule à pouvoir percevoir la présence du Sinsar Dubh, et moi de lui parce qu’il savait tout ce qu’il fallait savoir à propos du précieux manuscrit, notamment où il était susceptible de se trouver, et qui d’autre que nous était à sa recherche.
Livrée à moi-même, je ne serais jamais au courant des soirées comme celle qui avait eu lieu à Casa Blanc, et j’aurais encore moins de chances d’y être admise. Quant à Barrons, sans mon aide, il pouvait fort bien passer à quelques centimètres du Livre Noir sans même s’en apercevoir.
La soirée précédente avait été pour moi l’occasion de mesurer tout l’intérêt que j’avais pris à ses yeux. Si le Sinsar Dubh était de l’or, j’étais le détecteur de métaux personnel ultra-performant de Barrons.
Après que Ob et Yrg nous avaient laissés pour retourner auprès de McCabe, Barrons m’avait fait faire un tour complet de la maison. Puis, comme je ne percevais rien, il m’avait emmenée à travers les jar­dins de la propriété et m’avait fait visiter jusqu’aux dépendances.
Il m’avait obligée à inspecter le domaine, ne laissant pas un mètre carré inexploré, si bien que je n’avais regagné ma chambre que peu avant l’aube, partagée entre le soulagement et la frustration de n’avoir rien découvert.
Au fond, je me moquais bien de trouver le Sinsar Dubh. Je n’avais aucun usage de cette effrayante reli­que ! Ce qui m’importait, c’était de faire la lumière sur le mystère qui entourait les derniers jours d’Alina, et sur sa mort affreuse. Je voulais savoir qui l’avait abat­tue. Et lui faire payer son crime.
{...}

En attendant, je n’avais d’autre choix que de faire équipe avec Jéricho Barrons. Les gens qu’il m’amenait à rencontrer étaient peut-être ceux qu’avait fréquentés Alina. Si je parvenais à retrouver la trace de ma sœur dans cet univers étrange et inquiétant, il me suffirait ensuite de remonter la piste jusqu’à son assassin.

Du moins en étais-je persuadée.

Je ne le savais pas encore à ce moment-Ià, mais j’allais devoir sérieusement réviser le bien-fondé de ce raisonnement...

Je pris mon stylo et ouvris mon carnet. Nous étions dimanche après-midi, et Barrons - Bouquins & Bibelots était fermé pour la journée. À mon réveil, je m’étais sentie perdue, désorientée.

« Transfert : méthode de déplacement propre aux faës », notai-je. Je mordillai le bout de mon feutre parme, songeuse. Comment décrire cette opération ? Lorsque Barrons me l’avait expliquée, j’avais été ter­rifiée.

—   Vous voulez dire qu’il leur suffit de penser qu’ils sont à un endroit pour y arriver instantanément ? Ils ont envie d’aller quelque part et hop ! ils y sont aussitôt ? avais-je demandé.
Barrons avait hoché la tête.
—    Alors, pendant que je marche dans la rue, un faë peut se matérialiser tout à coup à côté de moi et me prendre par la main ?
—    Oui, avait-il répondu, mais vous possédez un avantage décisif. Vous n’avez qu’à le toucher pour le paralyser, comme vous l’avez fait l’autre jour dans cette rue. Mais ensuite, dépêchez-vous. Vous devez agir avant qu’il ne vous ait transférée vers un endroit où vous n’avez absolument aucune envie d’aller.
    Que suis-je censée faire ? Me promener avec une arme dans mon sac à main pour abattre ces sales bes­tioles avant qu’elles recommencent à bouger ?
Quelle que fut l’horreur que m’inspiraient les Unseelie, la seule idée de descendre un être vivant qui ne peut se défendre me répugnait.
—    Encore faudrait-il que vous le puissiez, avait répliqué Barrons. Les faës, seelie et unseelie, sont pra­tiquement indestructibles. Plus ils viennent d’une caste élevée, plus ils sont difficiles à abattre.
-    Génial. Alors, que dois-je faire, après les avoir momentanément transformés en statues de sel ?
—   Courir, avait répondu Barrons, un sourire sardó­nique aux lèvres. Courir aussi vite que vous le pouvez, mademoiselle Lane.

samedi 16 juin 2012

Extrait Fièvre Noire #6


Salut à toi ma petite courge aux olives,


Aujourd'hui on plonge au coeur de notre exploration des extraits de #fievre noire. On avait quitté Mac en plein doute quant à son installation dans l'antre du mâle. 
Je previens on rentre petit à petit dans le vif du sujet.





La personnalité de mon hôte m'intriguait au plus haut point, mais j’avais ma fierté. Il ne voulait pas de moi ? Tant mieux ! Moi non plus, je ne voulais pas de lui.

Ce que je ne m’expliquais pas, c’est qu’il ait proposé de m’héberger pour la nuit. Je n’étais pas naïve au point de croire qu’il avait agi par esprit chevaleresque. Les demoiselles en détresse, ce n’était visiblement pas son rayon...

— Pourquoi m’aidez-vous ? lui demandai-je ce soir- là, lorsqu’il rentra à la librairie.

Je me trouvais là où j’étais installée depuis le matin, dans le coin lecture situé vers le fond du magasin - invi­sible depuis la rue, et tout près de la porte qui menait à la partie privée de l’immeuble... Un livre ouvert devant moi pour la forme, j’avais passé la journée à méditer sur ce qu’était devenue ma vie, et sur l’assor­timent de teintures pour cheveux que Fiona m’avait apporté en arrivant vers midi pour l’ouverture de la boutique.
La fidèle employée de Jéricho Barrons avait super­bement ignoré toutes mes tentatives de conversation et ne m’avait adressé la parole que pour me proposer un sandwich pendant la pause-déjeuner. Un peu après 20 heures, elle avait fermé la librairie et s’en était allée.

Quelques instants plus tard, le maître des lieux avait réapparu.





Il se laissa tomber dans l’un des fauteuils situés en face de mon canapé. Il était plus élégant que jamais dans sa chemise de soie blanche qui flottait sur ses han­ches, son pantalon noir à la coupe parfaite et ses botti­nes de cuir fin. L’étoffe immaculée de sa chemise rehaussait son teint cuivré, accentuait l’éclat lustré de ses cheveux noirs et donnait à ses iris des reflets d’obsidienne. Il avait roulé ses manches, révélant ses avant- bras musclés, l’un orné d’une coûteuse montre de platine et de diamants, l’autre d’un large bracelet d’argent repoussé de facture celte qui semblait fort ancien.
Avec sa beauté arrogante et ténébreuse, Jéricho Barrons rayonnait d’une puissante vitalité et d’une sensualité pure, presque magnétique, que bien des femmes devaient trouver irrésistible.

   Je ne cherche pas à vous aider, mademoiselle Lane. Je pense seulement que vous pouvez m’être utile. Pour cela, j’ai besoin de vous vivante.
     Charmant. Et qu’attendez-vous de moi ?
     Le Sinsar Dubh.
Je désirais moi aussi mettre la main dessus, mais je ne voyais pas en quoi j’étais plus apte que lui à réussir dans cette entreprise. D’ailleurs, à la lumière des évé­nements récents, j’avais même l’impression que je n’avais aucune chance de trouver ce maudit bouquin.
     Je ne l’ai pas, maugréai-je.
     Non, mais vous pouvez m’aider à le trouver.
     Je serais curieuse de savoir de quelle façon.
   Je vous le dirai en temps utile. Pourquoi n’avez- vous pas changé votre apparence, comme je vous l’avais demandé ? Fiona ne vous a pas apporté ce qu’il fallait ?
   J’ai pensé qu’il serait plus simple de porter une casquette.



Il me scruta longuement, comme pour évaluer mes capacités intellectuelles. Si j’en croyais son expression dubitative, l’examen ne fut guère concluant.
Si j’attache mes cheveux très haut et que je les cache dessous, expliquai-je, on ne me reconnaîtra pas. Surtout avec des lunettes de soleil. Je l’ai déjà fait, chez moi, un jour où j’avais raté mon brushing.


Il croisa ses bras sur sa large poitrine et me considéra d’un air navré.
   Je vous assure que c’est tout à fait possible, insistai- je.
Il secoua la tête, d’un geste si discret qu’il en était presque imperceptible.
 Lorsque vous aurez coupé et teint vos cheveux, vous reviendrez me voir. Je les veux courts et sombres, mademoiselle Lane. Cessez de vouloir ressembler à une poupée Barbie.
Je ne versai pas une larme lorsque je sacrifiai ma lon­gue chevelure blonde.
En revanche, à peine fus-je de retour dans la librairie que je fus saisie d’un violent haut-le-cœur et que je souillai le beau tapis persan de Jéricho Barrons.
[...]

La sensation de mal de mer s’était intensifiée pen­dant que je descendais l’escalier, pour atteindre un degré presque insupportable dans le petit couloir qui menait au magasin. J’aurais dû me douter de ce qui allait arriver, mais j’étais si éprouvée par le sacrifice de mes longues mèches blondes que je n’y avais pas prêté attention. Lorsque j’avais posé la main sur la poignée de la porte de séparation, j’étais secouée d’incoercibles tremblements et inondée de sueurs froides. Mes mains ne m’obéissaient plus, mon cœur se soulevait. Jamais de ma vie je n’étais passée aussi rapidement d’un état normal à une telle sensation de malaise.




Barrons était assis dans « mon » canapé, les bras posés sur le dossier, ses longues jambes étendues devant lui. Un lion paressant après le massacre... Son regard, en revanche, n’avait rien perdu de sa vivacité. Lorsque je franchis la porte, il me scruta avec un intérêt presque gourmand.

Près de lui, sur les coussins, se trouvaient quelques feuilles de papier dont je n’allais pas tarder à découvrir la particularité.
Je refermai la porte derrière moi... et me pliai en deux sous l’effet d’une douleur fulgurante. Je demeurai là, secouée par une série de spasmes nauséeux, jusqu’à ce que le contenu de mon estomac se fût répandu sur le tapis.
J’avais bu de grandes quantités d’eau (je suis persua­dée qu’au lieu de se ruiner en coûteuses crèmes de beauté, mieux vaut hydrater son corps de l’intérieur), aussi les dégâts n’étaient-ils pas trop importants.
Lorsque la crise se calma, je m’essuyai les lèvres de ma manche et je levai les yeux vers le maître des lieux, partagée entre la haine et la honte. Je détestais ma nou­velle apparence, je détestais le tour qu’avait pris ma vie, et par-dessus tout, je détestais Jéricho Barrons... qui, lui, paraissait s’amuser comme un fou.
   Qu’est-ce qui m’arrive, Barrons ? Que m’avez- vous fait ? demandai-je d’un ton accusateur.
Instinctivement, je savais qu’il était responsable, d’une façon ou d’une autre, de mon soudain malaise.
Il éclata d’un rire joyeux et se leva sans me quitter des yeux.
   C’est bien ce que je pensais, dit-il. Vous réagissez au Sinsar Dubh. Vous allez m’être extrêmement utile, mademoiselle Lane.

  Je n’en veux pas, répétai-je en reculant. Éloignez- le de moi !
   Puisque je vous dis qu’il ne vous fera pas de mal ! Du moins, pas sous cette forme...
Barrons avait beau réitérer ses explications, je ne comprenais toujours pas un traître mot de ce qu’il disait. Je désignai d’un doigt accusateur le tapis encore auréolé des traces d’humidité que j’avais laissées en le nettoyant.
   Pas de mal ? Et ça ? Je suis malade comme un chien, cela ne vous suffit pas ?
Et je ne parlais pas de la sensation de peur panique qui ne me quittait pas... C’est bien simple, j’avais la peau hérissée de chair de poule de la tête aux pieds tant j’étais terrifiée. Je n’avais qu’une idée : mettre le plus de distance possible entre les feuilles de papier et moi.
    Vous allez vous y habituer.
    C’est vous qui le dites !
   Oui, et je vous dis aussi qu’avec le temps vos réactions physiques vont s’atténuer.
   Je n’ai pas l’intention de passer une seconde de plus à proximité de ça.
« Ça », c’étaient les deux photocopies de pages pré­tendument arrachées au Sinsar Dubh qu’il agitait sous mon nez. Il ne s’agissait même pas des originaux, mais de simples reproductions. Pourtant, leur puissance était telle que je rasais les murs pour éviter de passer près d’elles ! Si cela continuait, j’allais finir par jouer les femmes-araignées et monter aux murs à la seule force de mes ongles laqués de rose. Puisque l’univers n’obéissait plus aux lois de la raison et de la normalité, tout était possible...
    Respirez lentement et profondément, mademoi­selle Lane. Vous allez vous y faire, ce n’est qu’une question de concentration.
J’ouvris la bouche et pris une grande bouffée d’air, sans le moindre résultat.
    Je vous ai dit de respirer, dit Barrons. Pas d’imiter un poisson hors de l’eau.
Je lui jetai un regard noir et inspirai de nouveau, avant de bloquer mon souffle. Après ce qui me parut une éternité, il hocha la tête d’un air approbateur, et je chassai l’air de mes poumons.
     C’est mieux, commenta-t-il.
    Qu’est-ce qui m’arrive ? gémis-je. Pourquoi à moi ?
       Tout cela est lié à votre nature profonde, made­moiselle Lane. Voilà des millénaires, lorsque les faës commencèrent la Grande Chasse, détruisant tout sur leur passage, les sidhe-seers se mirent à ressentir exac­tement les mêmes impressions à l’anivée massive de cavaliers Tuatha Dé. C’était le signal qui les incitait à se mettre à l’abri et à protéger les leurs.
     Pourtant, il ne m’est rien arrivé de la sorte quand j’ai croisé les Unseelie.
[...]
   Ils étaient seuls, me fit remarquer Barrons. Isolés, voire par deux, ils n’ont pas le même impact. Peut-être faut-il qu’un millier d'Unseelie fondent sur vous pour que vous perceviez leur présence à l’avance. Il est pos­sible aussi que seul le Sinsar Dubh vous rende malade. Le Livre Noir est le plus puissant des Piliers des Ténèbres, et aussi le plus maléfique.
Tout en parlant, il avait fait un pas dans ma direction, puis un deuxième, les terribles pages à la main.
       N’approchez pas ! m’écriai-je.



Pour toute réponse, il avança encore, se rapprochant tant qu’il me touchait presque. Je me plaquai contre le mur. Si je l’avais pu, je me serais glissée sous le papier peint.
    Contrôlez-vous, mademoiselle Lane. Ce ne sont que des fac-similés des véritables pages. Seuls d’authentiques feuillets du Livre Noir pourraient vous affecter durablement.
    Ah, oui ?
Voilà qui changeait la situation du tout au tout !
    Vous voulez dire que même si j’arrivais à trouver ce fichu grimoire, je ne pourrais pas le toucher ?
Ses lèvres s’étirèrent en une grimace peu enga­geante.
 Si, vous le pourriez... mais je crains que vous n’aimiez guère votre nouvelle apparence, ensuite.
      Pourquoi n’aimerais-je pas... Non, ne me dites rien. Je ne veux pas savoir. Contentez-vous d’éloigner ces feuilles de moi.
     Dois-je comprendre que vous renoncez à venger votre sœur ? Je croyais qu’elle vous avait suppliée de retrouver le Sinsar Dubh.
Je fermai les yeux et m’adossai au mur, sans force. Pendant quelques instants, j’avais complètement oublié Alina.
    Pourquoi ? murmurai-je comme si elle pouvait encore m’entendre. Pourquoi ne m’as-tu rien dit de tout cela ? A deux, on aurait pu y arriver. On se serait pro­tégées l’une l’autre...
C’était peut-être là ce qu’il y avait de pire : l’idée que les choses auraient pu tourner autrement, si seule­ment elle s’était confiée à moi.
      Même si elle vous avait parlé, dit Barrons, m’arrachant à mes réflexions, vous vous seriez moquée d’elle. Votre cas est encore plus désespéré que celui de saint Thomas, mademoiselle Lane. Même lorsque vous voyez, vous refusez encore de croire.

Sa voix était proche de moi - bien trop à mon goût. Je rouvris les yeux. Il se tenait juste devant moi, et pourtant, la sensation de malaise ne s’était pas intensi­fiée..; pour la seule raison que je ne l’avais pas vus’avancer vers moi. Il avait donc raison : ma réaction était en partie psychologique. Par conséquent, je pouvais la contrôler, du moins dans une certaine mesure.
J’avais encore le choix entre deux options. Rentrer chez moi et oublier tout ce qui m’était arrivé depuis que j’étais à Dublin. Ou poursuivre la mission que je m’étais assignée.
Je passai la main dans mes courtes boucles brunes, et je retrouvai aussitôt ma détermination. Il ne serait pas dit que j’aurais massacré pour rien ma chevelure de rêve !
   Vous aussi. Barrons, vous voyez les faës. Pour­tant, vous n’éprouvez aucune difficulté à tenir ces feuilles.
  L’habitude émousse les sens, même les plus affû­tés... Êtes-vous prête à commencer votre entraînement, mademoiselle Lane ?

Deux heures plus tard, Barrons décréta que mes pro­grès étaient satisfaisants. Je ne supportais toujours pas de toucher les photocopies, mais leur présence ne me donnait plus de haut-le-cœur. J’avais trouvé une façon de refouler mon malaise lorsqu’elles étaient près de moi, de sorte que, malgré le dégoût qu’elles m’inspi­raient, je parvenais à faire bonne figure.
   Vous allez y arriver, conclut-il. Maintenant, mon­tez vous habiller. Nous sortons.
       Je suis habillée.



Il  se tourna vers la devanture de la librairie et s’absorba dans la contemplation de la nuit qui s’éten­dait au-delà de la vitrine.

  Mettez quelque chose de plus adulte.
    Pardon ?
Je regardai mes vêtements, interloquée. Je portais un pantacourt blanc, des sandales à lanières fines et une tunique rose sans manches passée par-dessus un top en dentelle. Où était le problème ? Je contournai Barrons pour me placer devant lui.
   Ce sont des vêtements d’adulte ! m’exclamai-je sans comprendre.
   Alors, essayez de trouver quelque chose de plus féminin.
Avec ma silhouette, il était assez peu probable qu’on me confonde avec un homme. Toutefois, je finis par comprendre où Barrons voulait en venir. Décidément, les hommes étaient tous pareils ! Même dans la boutique de lingerie la plus élégante, ils ne voyaient que la guê- pière en faux cuir noir et grosses chaînes dorées...
   Par « féminin », vous voulez dire « vulgaire », je suppose ?
   Appelez cela comme vous voulez. Ce qui compte, c’est que vous ressembliez au genre de femme avec qui on me voit d’habitude. Le genre adulte et émancipé. Essayez le noir, vous aurez plus de chances qu’on vous prenne pour une majeure. Et faites quelque chose de vos cheveux, comme la nuit où je suis venu vous voir dans votre pension, par exemple.
    Vous voulez que j’aie l’air de sortir de mon lit ?
   Ou du mien, de préférence. Je vous donne une heure, pas une minute de plus.
Une heure ? C’était officiel : il me prenait pour la reine des pommes.
   Je vais voir ce que je peux faire, répondis-je, plus vexée que je ne voulais le montrer.



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